JEUDI 30 AOUT – JOUR 40

Lieu de départ : Baudinard
Lever : 6h15
Heure de départ : 8h
Heure d’arrivée : 20h
Distance parcourue : beaucoup (avec pein de kilomètres inutiles...)
Météo : soleil, nuages, un peu de vent
Paysages : lac de Ste Croix
Terrain : terre battue (ou presque), route, cailloux

Raconté par : Matthieu

     Comme d’habitude, nous sommes partis de notre lieu de campement environ 2 heures après notre réveil. Nous avons tout laissé bien propre, et nous sommes repartis vers le village pour faire le plein d’eau. Un habitant nous indique le lavoir, où l’eau est potable et plus accessible que dans le lavabo des toilettes publiques… Pendant que nous donnons à boire à Gaspard et que nous remplissons nos gourdes et la bouteille que nous avons gardée (on a trop souffert de la soif hier et avant-hier pour risquer de manquer d’eau à nouveau !), plusieurs personnes viennent nous voir pour discuter avec nous et proposer des carottes pour notre âne. Les premiers arrivés sont Charles et Manon, deux enfants qui nous accompagnent ensuite jusqu’à la sortie du village. Manon a 10 ans, elle est passionnée de chevaux et fait de l’équitation depuis 7 ans ! Tous deux sont sympa et nous prenons plaisir à leur raconter notre incroyable voyage. Mais si on veut avoir le temps d’atteindre les gorges du Verdon aujourd’hui, il faut partir…

     On monte donc dans les chemins forestiers, toujours sur le GR (enfin, il paraît, mais on en doute si souvent…). Il y a un grand lacet qu’on aurait bien voulu éviter pour économiser quelques kilomètres, mais à l’entrée du raccourci qu’on visait, une pancarte indique « voie privée, non ouverte à la circulation  publique ». Comme en plus on n’a plus très confiance dans notre carte, on renonce, et on prend le grand lacet.
     Nous approchons du lac de Ste Croix, dont on aperçoit des morceaux quand on se met sur la pointe des pieds à certains endroits du chemin. La végétation (buis, petits chênes) ne dépasse pas 1,50 mètre de haut. C’est petit, alors on croit qu’on va apercevoir quelque chose, mais en fait c’est assez dense, et finalement on ne voit pas bien… mais on approche.
     Soudain, alerte : un cheval ! Il vient à notre rencontre ! Juste le temps de rattraper Gaspard qui était en liberté derrière nous et qui aurait été ravi d’en profiter pour lier connaissance avec ce cousin équidé… Nous nous apercevons alors qu’il n’y a pas un cheval mais une trentaine ! Tous montés, sauf un qui est bâté et qui porte du matériel de randonnée. Les cavaliers sont surpris de nous voir, mais pas autant que leurs montures… Le message passe rapidement dans leurs rangs : « attention, il y a un âne ! ». Nous nous sentons tout petits devant cette caravane imposante, mais drôlement importants… Certains chevaux sont effrayés et tentent de faire demi-tour en nous apercevant, bien que nous soyons sagement rangés sur le côté en attendant qu’ils soient tous passés. Gaspard, lui, tout excité, cherche par tous les moyens à rejoindre les chevaux, et nous ne sommes pas trop de deux pour le retenir ! Nous repartons enfin, mais sans le lâcher, car il ferait demi-tour sans aucun scrupule…
     On se trompe une fois de plus de chemin, on descend trop loin, on fait demi-tour, on essaye par un autre sentier… Et finalement, nous apercevons enfin le gigantesque lac. On voit le village de Bauduen, où on va passer un peu plus tard. Ce village était autrefois en altitude, mais aujourd’hui il se trouve juste au-dessus du niveau de la surface du lac…
     Vers midi et demie, nous avons le choix entre le GR qui monte sur la montagne pour redescendre de l’autre côté, et sa variante qui fait le tour par le bord du lac. Nous donnons la préférence à la deuxième solution, pour éviter le relief trop fatigant. Mais avant de nous engager plus avant, nous mangeons et faisons une courte sieste.

     Le lac de Sainte Croix est un lac artificiel. Ca implique que ses abords ne sont pas en pente douce comme pour la plupart des lacs naturels. La montagne se jette tout droit dans l’eau. Le chemin tranquille et facile que j’imaginais est en réalité un sentier à flanc de montagne, qui serpente et ondule à travers une végétation dense.
 

    Parmi les pièges rencontrés, nous trouvons d’abord un passage entre deux arbres trop étroit pour Gaspard et ses sacoches. On ouvre donc un nouveau chemin à travers les buissons, plus souples que les troncs et donc plus faciles à écarter pour laisser passer le convoi exceptionnel. Puis c’est au tour de passages escarpés, puis le chemin s’affaisse dans l’eau et nous oblige à passer tout près du clapotis des vagues (Gaspard n’est pas rassuré… nous non plus !), puis nous devons franchir des grandes pierres plates, glissantes et un peu en pente, pour finalement nous retrouver nez à nez avec … un mur d’escalade ! Il n’y a peut-être pas grand chose, mais c’est carrément vertical, il faut véritablement grimper en s’accrochant dans les rares failles qui séparent ces grandes dalles rocheuses… Blandine part en éclaireuse mais revient bientôt, catégorique : c’est impossible pour Gaspard. Alors on repart vers les pierres plates, le chemin qui s’affaisse, qui monte et qui descend, et le passage dans les buissons… On repasse dans le village jusqu’à l’embranchement de l’autre GR, en faisant une halte à la fontaine, pour Gaspard. Il est 17h… Nous avons perdu notre après-midi.

     Le deuxième chemin s’avère finalement beaucoup plus facile que le premier et nous finissons par redescendre de l’autre côté. Il se fait tard, mais nous ne pouvons pas nous arrêter car le camping sauvage est strictement interdit (nous ne faisons pas du camping sauvage mais du « bivouac », nuance… Mais les pancartes ne parlent pas de bivouac, alors dans le doute, on préfère s’arrêter chez quelqu’un, en demandant l’autorisation…). Il y a 7 campings au bord du lac, mais ce sont des campings de luxe, nous n’essaierons même pas de nous y arrêter. A 19h, nous traversons la grande route et commençons à remonter vers le village d’Aiguines. Les gorges du Verdon, ce sera pour demain…

     Nous sommes fatigués, nous avons mal partout, et bien décidés à demander l’hospitalité dès la première occasion. A la moitié de la montée, il y a un château. Sans formalités, la propriétaire nous expédie au centre équestre juste derrière, qui fait aussi gîte d’étape. Le responsable du centre équestre, un jeune assez sympa, nous propose de dormir pour 110f chacun et bien sûr pas avec Gaspard… Nous essayons de négocier un bout de pré pour planter la tente, mais il nous explique qu’il ne peut pas nous faire camper car il est en procès avec son proprio qui est aussi propriétaire du camping d’en bas, il ne peut pas se permettre de lui faire de la concurrence (quoique, à notre avis, le type du camping n’aurait pas accepté notre âne, donc il n’y a pas de concurrence qui tienne …). Nous repartons donc, toujours aussi fatigués mais avec le moral encore plus bas… On va faire du camping sauvage, malgré toutes les interdictions qu’on a vues ? Non, car nous apercevons à ce moment-là un petit sanglier détaler dans les fourrés. Il ne manquait plus que ça !     Depuis une mésaventure de camp scout, Blandine a peur des sangliers. Elle craque, elle n’en peut plus et marche en pleurant.
    On se force et on essaye de monter vers le village. Un peu avant, je me précipite vers la première maison que je vois, pour demander en désespoir de cause un endroit où planter la tente. Quelqu’un nous ouvre et répond :
- Il y a un camping en bas.
- Oui, mais les campings ne prennent pas les ânes…
- Ah, ben ça c’est votre problème. Un voyage, ça se prépare à l’avance !
    C’est le summum. J’essaie de partir poliment, mais j’enrage… Comme si on ne l’avait pas préparé, ce voyage ! Et comme si on n’avait pas réussi à se loger jusqu’ici !
    Blandine est en larmes et n’a plus le moindre courage, alors j’essaye d’en avoir pour deux et je renouvelle ma demande auprès du marchand de fruits et légumes qui tient son échoppe au bord de la route. Enfin, une réponse aimable et positive ! Son grand sourire nous fait un bien fou. En concertation avec son voisin garagiste, il nous propose d’aller nous installer en face, un peu plus loin dans la forêt, juste derrière la casse automobile (et si on veut, on peut même squatter une caravane !). C’est tout ce que nous demandions… Nous profitons de l’occasion pour acheter du pain et quelques provisions, et prendre de l’eau.
    Nous plantons la tente dans un coin de forêt, mangeons dans le crépuscule et nous nous couchons enfin, à bout de forces. Cette journée a été dure, et notre sommeil va être bien utile.
 

Blandine prend la plume et rajoute :

    Petite rectification : je ne pleurais pas à cause des sangliers mais à cause de l’absurdité de certaines personnes. Quand on est épuisé, on supporte difficilement la provocation… Que quelqu’un ne puisse pas nous héberger, soit, c’est décevant mais on ne peut pas lui reprocher. Mais qu’il se permette des remarques méprisantes, des arguments bidons et des critiques méchantes, alors ça, c’est trop fort ! On peut au moins refuser gentiment, entre gens civilisés !
    Bref, je bouillais de rage et d’amertume, et ça débordait par mes yeux.

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