LUNDI 13 AOUT – JOUR 23

Lieu de départ : Col de la Croix de l’Homme Mort (brrr)
Lever : 7h30
Heure de départ : 9h30
Heure d’arrivée : 20h30 (!)
Distance parcourue : 25 km
Météo : soleil + vent frais
Paysages : forêt
Terrain : de tout

Raconté par : Blandine

    Comme depuis plusieurs jours, Gaspard, notre âne multifonctions, nous a réveillé à 7h pile par son chant mélodieux. Nous n’avons plus de lait pour ce matin, nous prenons du thé mais Matthieu n’arrive pas à le boire. Nous n’avons presque plus de pain non plus, alors nous économisons les tartines (au nutella, car il n’y a plus de beurre). Pas question de manger un sandwich à midi, sinon on n’aura plus rien pour le goûter : tant pis, on se fera des nouilles… Nous espérons faire un ravitaillement aujourd’hui, soit à St Bonnet le Château si nous y dormons (une copine de la sœur de Matthieu nous a proposé l’hospitalité, mais ça dépend de notre date de passage et il faut la rappeler pour confirmer), soit à Estivareilles ou Apinac si nous restons sur le GR. Bien sûr nous sommes lundi, nous risquons de trouver les commerces fermés, mais comme nous comptons faire une journée de pause demain (à St Bonnet ou ailleurs), nous ferons les courses à ce moment-là…
    Première rencontre de la journée : un berger avec ses chèvres et ses moutons. Il discute avec nous pendant une bonne demi-heure, et nous apprenons des tas de choses intéressantes. Par exemple, qu’« un mouton c’est con, y a pas plus con, même une poule c’est plus intelligent qu’un mouton » ; qu’il n’y a plus de truites dans la rivières pour cause de manque de pollution ménagère (!), parce qu’avant quand on tuait le cochon on jetait les déchets dans l’eau et que ça nourrissait les poissons ; que depuis qu’on n’a plus le droit de mettre les carcasses d’animaux sur le tas de fumier, qu’est-ce qui leur reste à manger, aux corbeaux et aux renards, hein ? Sûrement pas des fromages ! Et que les gens de la FFRP, ils pourraient quand même marquer plus de trucs,  expliquer des choses aux randonneurs, se renseigner auprès des vieux du pays  pour indiquer aux voyageurs les choses intéressantes à remarquer (par exemple un dolmen à côté duquel nous avons dû passer sans le voir…). Bref, un berger bavard mais pas inintéressant… et qui donne à Matthieu un projet d’association (un de plus !) qui permettrait à des vieux de raconter ce qu’ils savent à des groupes d’enfants. Ca s’appellerait « RACONTE-MOI » et ça favoriserait des rencontres enrichissantes entre les générations, autant que la transmission d’un savoir…
    Cette conversation me mène à penser à la vie d’une classe, aux choses qu’on peut y mettre en œuvre… mais je suis encore trop proche de mon année à Rozoy et la déception cuisante que j’ai vécue là-bas parasite systématiquement mes enthousiasmes pour les années d’enseignement à venir : un projet passionnant = le mécanisme s’enclenche (réflexe professionnel : objectifs, compétences, matériel, déroulement, progression, etc…) = ça va être génial = oui, enfin ça dépend de la classe que j’aurai = retour aux idées noires que je rumine dès que je pense à cette année affreuse. Ce cercle vicieux me met en rage car je trouve injuste le fait d’avoir perdu ce goût du projet (le même qui anime Matthieu), cette confiance en l’avenir, dès qu’il s’agit d’école, simplement à cause de quelques élèves désagréables. Je me dis que peut-être mon envie d’entraîner Gaspard à l’attelage pour m’occuper cette année (puisque je ne travaillerai pas) traduit autant un besoin de retrouver confiance en moi et mes capacités d’enseigner quelque chose à quelqu’un – ne serait-ce qu’un âne – que celui de « réapprendre la patience ».

    Nous marchons sur un GR modifié à cause de la grande tempête qui a arraché des dizaines et des dizaines d’arbres, dont les troncs disloqués encombrent et barrent les sentiers. Gaspard, toujours plein de bonne volonté, franchit sans encombre un escalier d’une dizaine de marches aménagé dans un passage trop étroit pour le contourner

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    A midi, comme prévu, nous mangeons des nouilles. Puis c’est reparti. Nous espérons trouver un endroit d’où le téléphone captera assez pour appeler Chloé et savoir si on quitte le GR pour faire étape à St Bonnet, ou bien si on passe notre chemin en continuant vers le sud. Nous traversons plusieurs hameaux tranquilles dont les maisons tout en pierres nous charment complètement. Montarcher, sur les hauteurs, vaut le détour. Finalement nous réussissons à joindre Chloé : notre étape à St Bonnet n’est pas possible. Avantage : nous restons sur le GR (= pas de détour, pas de routes ennuyeuses) ; inconvénient : il va falloir trouver un endroit où nous pourrons rester 2 nuits de suite (pas facile à demander à des gens qu’on ne connaît pas…).
En redescendant de Montarcher, sur des chemins très raides et envahis d’herbes, donc glissants, Gaspard perd soudain l’équilibre et se retrouve quasiment assis par terre. Il se relève immédiatement mais garde le postérieur droit replié en l’air. Il s’est fait mal. Inquiets une fois de plus, mais espérant que ça passerait comme la dernière fois pour son postérieur gauche, nous le laissons à l’arrêt quelques minutes, pour voir si la douleur passe où si c’est plus grave. Il broute, il repose son pied, puis se remet à marcher, sans boiter. Ouf !
    Nous traversons une jolie forêt, mais soudain une marre boueuse en plein milieu du chemin nous barre le passage. Des rondins permettent aux promeneurs de passer à pieds secs, mais ils sont trop instables pour un âne. Nous essayons de contourner l’obstacle mais cette espèce de barrière de boue s’étend très loin de chaque côté du chemin. Nous tentons plusieurs passages à divers endroits et Gaspard, malgré son horreur de la boue profonde et glissante, essaie vaillamment de traverser à chaque fois que nous le lui demandons. On dirait qu’il a compris et qu’il cherche lui aussi un passage. Mais à chaque essai, nettement plus lourd que nous, il s’enfonce jusqu’aux genoux. Sans nous décourager, nous continuons nos tentatives et trouvons finalement un endroit inondé mais dont le fond semble solide, et Gaspard traverse enfin. Contents de nous, nous reprenons notre route.
    Vers 17h30, nous atteignons Estivareilles (joli nom pour un joli village dont nous ne garderons pourtant pas un très bon souvenir). Là, un couple de retraités nous interpelle et engage la conversation avec nous. Le monsieur veut savoir où nous allons, par où nous passons, et tient absolument à nous conseiller. Difficile de lui dire non, et lorsque je sens que ça va s’éterniser, je soupire, car il est tard et si nous voulons atteindre Apinac (et ses commerces) il nous faut encore 2h de marche ! Ils nous invitent chez eux, nous offrent des rafraîchissements et même un litre de lait car ils savent que nous n’en avons plus. La dame est charmante, mais l’attitude suffisante et autoritaire du mari ne nous plait pas. D’ailleurs, ça s’est mal fini car voulant nous faire profiter de ses bons conseils jusqu’au bout, il pousse la charité jusqu’à nous conduire à l’aire de pique nique municipale… Idéale pour une nuit, mais pas pour une journée de repos… Lorsque nous lui laissons entendre que l’endroit ne nous convient pas, il se vexe et déclare brusquement que nous lui avons assez fait perdre son temps comme ça, et que si on n’est pas contents on peut aller se faire voir ailleurs. Un comble, quand on pense qu’il est plus de 18h30, et qu’il va nous falloir encore 2h de marche jusqu’à Apinac ! Nous quittons donc ces lieux, et pendant plus d’une heure, je fulmine à voix haute contre lui, qui nous a mis le grappin dessus pour nous saouler de ses conseils et ne tolère pas que nous soyons pourtant libres de ne pas les suivre. Et en plus il nous reproche de lui avoir fait perdre son temps ! Je ne décolère pas. Le pire, c’est qu’à l’avenir nous risquons de devenir méfiants et d’éviter les rencontres, alors que nous sommes là en partie pour ça ! Je lui en veux violemment, et je m’en veux de m’énerver comme ça. Matthieu, lui, reste très calme. Nous sommes tous les deux fatigués physiquement et nerveusement, mais il faut bien qu’un de nous garde la tête froide… Gaspard suit toujours sagement, pourtant on sent qu’il peine un peu lui aussi. C’est un ange. Il faut vraiment qu’on trouve un lieu pour faire une pause demain, reprendre nos forces et nos esprits.

     Enfin, nous atteignons Apinac, après avoir rencontré 4 ânes mignons tout plein au bord d’un champ, et dont le mâle brait d’une façon autoritaire (mais Gaspard ne lui répond même pas). Nous nous arrêtons pour demander l’hospitalité à la première ferme, mais sans succès. Nous traversons le village, tout est désert (à 20h, les gens sont chez eux). Nous arrivons à la sortie du village à 20h15 sans avoir rien trouvé. La situation est grave car il fera bientôt nuit et pour nous installer quelque part il nous faut au moins une heure !
     Finalement, nous tombons sur une maison-atelier de menuiserie, dont les habitants, très accueillants, nous autorisent à nous installer sur leur terrain. Ils nous offrent de l’eau, une chaîne plus longue pour Gaspard, des sardines plus solides pour la tente (car le sol est très dur), et même de quoi manger (jambon de pays, yaourts, bananes), une douche demain si on veut… Nous tombons de fatigue mais quel soulagement ! Ils nous ont sauvé la vie. Ca fait du bien de rencontrer des gens accueillants, souriants, généreux mais pas envahissants…
     J’espère qu’on sera comme eux « quand on sera grands »…

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