SAMEDI ET DIMANCHE 1er et 2 SEPTEMBRE – JOURS 42 et 43

Lieu de départ : « étroit des cavaliers » = lieu-dit à la limite du camp militaire de Canjuers
Lever : 8h
Heure de départ : 10h
Heure d’arrivée : minuit et demie le dimanche soir…
Distance parcourue : incroyable !
Météo : soleil pas trop chaud
Paysages : gorges du Verdon (suite et fin), Alpes du sud, la mer Méditerranée…
Terrain : chemins et routes

Raconté par : Blandine

    Ouf : Gaspard est toujours là. Nous plions bagages tranquillement pour poursuivre notre route le long des gorges du Verdon. C’est samedi, mais il y a peu de voitures sur la route car ça y est, on est au mois de septembre, les vacanciers sont pour la plupart repartis. Un vent violent souffle toujours dans le défilé, et nous marchons péniblement. La vue est splendide. Nous atteignons le pont de l’Artuby (affluent du Verdon), le plus haut pont d’Europe paraît-il, d’où certains amateurs de sensations fortes sautent en élastique. Matthieu admire le spectacle tandis que je passe sans regarder, de peur de m’évanouir. Mes sensations fortes à moi, je les trouve sans avoir besoin d’aller jusqu’à me jeter dans le vide les pieds attachés à une ficelle ! Ce voyage est l’exemple même des sensations fortes que j’aime… Enfin, il faut avouer que le site est magnifique...
 

    Nous traversons le pont. Vertige.
    Plus loin, toujours en suivant la corniche, nous apercevons sur notre gauche le Verdon au fond des gorges, et au dessus, les crêtes que nous avons suivies hier, à la limite de Canjuers, avant de redescendre et de continuer par la route au bord du précipice.

    Vers midi, nous mangeons un sandwich et des frites (luxe suprême !) au resto du « balcon de la Mescla », d’où nous appelons Cyrille qui nous rejoindra tout à l’heure, et qui voudrait bien qu’on se dépêche un peu pour arriver chez nous ce dimanche (car plus tard dans la semaine, il ne pourra pas être là pour filmer). Il reste plus de 60 km (on ne les a pas comptés, mais à vue de nez ça représente 3 ou 4 jours de marche), alors Cyrille se propose de nous chercher un transport motorisé pour accélérer les opérations en nous rapprochant de notre but. La conversation en reste là jusqu’à ce qu’on le retrouve au village suivant : Trigance. Mais avant de reprendre la marche, Matthieu et moi prenons le temps de discuter et de réfléchir à la question : raccourcir le trajet pour arriver dimanche ? Ce serait frustrant : on a déjà supprimé 300 km, on ne va pas recommencer ! Et puis ce sont nos derniers jours de marche, on commençait à se dire qu’il fallait en profiter parce qu’on ne referait plus jamais un aussi beau et long voyage ! En plus, on a notre fierté… On a envie de pouvoir dire « on l’a fait ! »… De quoi aurions-nous l’air si on avouait que pour les besoins de la caméra on a supprimé les 50 derniers kilomètres ? Et d’abord, c’est NOTRE voyage de noces, après tout, on fait ce qu’on veut, non ? Petit à petit, pourtant, une idée germe dans nos têtes : c’est vrai que ce serait pas mal d’arriver dimanche soir (c’est demain !)… Ca nous laisserait une semaine entière pour récupérer, nous installer, avant de retourner à Orléans en voiture pour aller chercher le reste de nos affaires…
    En repartant vers 14h, voilà où nous en sommes : d’accord pour essayer d’arriver dimanche soir puisque ça arrangerait tout le monde, mais pas question de prendre un camion pour sacrifier quelques kilomètres. Nous voulons y arriver à pieds. Alors, une seule solution : on marche sans s’arrêter, on ne fait que de courtes pauses pour manger, on marche de nuit, même, s’il le faut, et on arrive demain. C’est une idée folle (mais on n’est plus à ça près), reste à la proposer à Cyrille et Gwendal…
    Nous les retrouvons en milieu d’après-midi à Trigance où nous profitons de la fontaine pour nous désaltérer tous les 3 (depuis 2 ou 3 jours, l’eau potable était une denrée rare !). Notre idée semble convenir à Cyrille même s’il n’y croit pas entièrement. On va tenter le coup, mais il faut aussi penser à notre âne, qui a besoin de repos et de temps pour manger… Nous ne savons pas où sont ses limites de résistance, il n’a jamais montré le moindre signe de faiblesse, mais nous ne voulons pas atteindre de telles limites. Gaspard est notre ami, nous n’avons pas envie qu’il souffre de nos excès… Si nous avons envie de nous crever, libre à nous, mais il faut prendre soin de lui. Donc, nous avons mis au point une stratégie très précise : vers 21h, nos reporters nous laisseront en emportant le maximum de nos bagages inutiles (linge sale, bassines, etc) pour alléger nos sacs et libérer Gaspard de son bât. On gardera les duvets et la tente pour pouvoir s’arrêter et dormir quand même un peu. Notre seule inquiétude : lorsque le GR quittera la route après le village de la Bastide, pourrons-nous encore le suivre dans la campagne sans nous perdre ? Bon, on ira le plus loin possible, et quand on ne pourra plus avancer ou quand ça deviendra hasardeux, on campera.
    Une fois tout ça organisé, nous repartons en coupant au plus court (par la route, car à cet endroit le GR fait une boucle de quelques kilomètres). Trigance est un joli petit village (à visiter !). En allant vers Jabron, nous croisons une voiture qui pile soudain quelques mètres plus loin, recule et vient se garer près de nous. Nous en voyons sortir… Thomas (!), et son frère et sa belle sœur qui passent là par hasard à la recherche d’un coin sympa pour passer le week end. Quelle surprise ! Thomas, dont les parents et la grand-mère nous ont si gentiment accueillis à Costelonge 10 jours plus tôt, et qui a assisté à notre départ pour Dauphin, nous demande comment s’est passé notre trajet en ambulance. Nous prenons quelques minutes pour bavarder… puis il faut repartir. Curieuse rencontre, avouons-le, que de croiser sur un bord de route des marcheurs accompagnés d’un âne et qui vous salueraient en disant : « désolés mais faut qu’on y aille, on est pressés ! »…
    A Jabron, nous reprenons le GR vers Bargème. Cyrille nous attendra là-bas pour récupérer tous les bagages inutiles, qu'il gardera jusqu'à demain.

    Agréable chemin dans la forêt. Le soir tombe, le Soleil se couche et la Lune se lève. C’est bien la première fois que nous vivons le crépuscule sans appréhension ! Car aujourd’hui c’est nous qui avons choisi de ne pas trouver tout de suite un endroit où dormir. Comme il n’y a pas de nuages, la Lune éclaire bien le paysage et nous sommes tout surpris d’apprécier cette marche nocturne : tout est calme, aucun bruit, ou plutôt si, plein de petits bruits qu’on n’entend pas d’habitude, et qui se révèlent au moment où les autres bruits se taisent… Gaspard aussi semble aimer la fraîcheur du soir et il n’est pas du tout gêné par l’obscurité qui nous entoure à présent (il paraît que les ânes voient mieux que nous la nuit).
    Nous arrivons à Bargème à 21h, nous dînons aussi vite que possible et offrons à Gaspard une ration de grains exceptionnelle (il n’a pas beaucoup mangé, aujourd’hui, et comme nous n’allons pas nous arrêter tout de suite…). Nous nous débarrassons comme prévu de tous les objets superflus pour ne garder que le strict nécessaire de survie, et quittons nos amis et leur caméra pour poursuivre seuls notre marche nocturne. De Bargème à la Bastide, le GR quitte la route pour emprunter des chemins, mais il est bien balisé et nous parvenons à le suivre sans trop de difficultés (enfin, il faut quand même une attention constante et de bonnes piles dans nos lampes pour scruter systématiquement le moindre poteau ou tronc d’arbre à la recherche du signe rouge et blanc…). Gaspard, libéré de sa charge, marche vite. La tête dressée, les oreilles pointées en avant,  on dirait qu’il vient de commencer sa journée ! Nous avançons bien. Impression irréelle de vivre une autre vie, une vie parallèle, tant nous découvrons de sensations différentes de celles de la journée… On regretterait presque de ne pas avoir fait ça plus souvent ! C’est comme un rêve, c’est extraordinaire. Nous avons le coeur qui bat, nous sommes tout émus de cette complicité avec le monde nocturne qui nous entoure... Il y a plein de gens qui dorment dans les maisons, ils vivent là, et pourtant, ils sont en train de rater ça ! C'est comme si la terre entière nous appartenait pour un soir, une nuit...
    Vers minuit, nous traversons silencieusement le village endormi de la Bastide (il faut tenir le grelot de Gaspard pour l’empêcher de sonner, si on ne veut pas faire aboyer tous les chiens sur notre passage !). Puis nous croisons quelques bêtes (sangliers ?) qui s’enfuient dans les fourrés. Nous commençons à être vraiment fatigués, et Gaspard sans doute aussi. Nous ne pourrions pas faire ce que nous sommes en train de faire si ce n’était pas avec la perspective d’arriver demain (en temps normal, nous avons toujours veillé à économiser nos forces) ! Nous plantons finalement la tente un peu plus haut dans la forêt, à un endroit très confortable sur un tapis d’aiguilles de pin, et nous nous endormons contents, vers 1h du matin, après avoir pris soin de programmer le réveil pour 6h.

    A 6h et quelques, nous nous levons, nous donnons à Gaspard sa ration de grain, nous grignotons également un petit quelque chose, et comme nous avons peu de rangement à faire, nous sommes prêts à partir à 7h. La journée va être longue ! Mais Cyrille et Gwendal ne nous attendent qu’à Mons, et on n’y sera pas avant midi : Gaspard va donc marcher sans charge toute la matinée, c’est déjà ça de gagné…
    Pour bien faire, nous commençons par nous perdre dans la montagne (heureusement que cette nuit on s’est arrêtés avant), enfin, c’est plutôt le GR qui s’amuse à nous perdre exprès ! Apparemment son tracé a changé, mais les marques n’ont pas toutes été effacées, si bien qu’en croyant être sur le bon chemin nous nous retrouvons dans une impasse. Si nous avions été seuls, nous aurions coupé à travers la brousse, mais avec Gaspard nous hésitons, car le sol est traître (terrain très en pente, rochers, trous cachés par les broussailles…). Nous n’avons pas envie de faire demi-tour, car nous perdrions un temps précieux, mais nous hésitons à nous engager dans cette voie incertaine… Finalement, nous essayons quand même. Matthieu parti en avant m'indique les passages les plus faciles, et Gaspard me suit prudemment mais en toute confiance, sautant de rocher en rocher comme une grande chèvre. Si nous n’en étions pas déjà convaincus, nous aurions été surpris de son agilité…Et nous retrouvons notre chemin grâce à des chasseurs embusqués dans la forêt (Oups ! C’est vrai qu’on est dimanche et que la chasse est ouverte !). Nous poursuivons en sifflotant et en parlant bien fort, au risque de faire fuir tous les gibiers, du moment que personne ne nous tire dessus…
    Ouf ! Cette épreuve terminée, nous retrouvons un chemin carrossable, qui longe la limite est de Canjuers. Un homme nous voyant passer chargés de nos sacs, tente, duvets, etc, et accompagnés d’un bourricot trottinant tranquillement derrière nous, s’étonne : « Et lui, il ne porte rien ? »… Nous remarquons avec ironie que c’est bien la première fois que quelqu’un s’inquiète plus pour nous que pour l’âne ! La route est longue jusqu’au village de Mons, encore un beau village perché sur un sommet.

    Nous y parvenons peu après midi, nous y retrouvons Cyrille et Gwendal, et toutes nos affaires. Nous mangeons, nous chargeons, puis nous repartons, par un petit chemin qui serpente entre les Oliviers. Que de changement depuis la Sologne !
    Avant d’atteindre St-Cézaire sur Siagne, il faut franchir les gorges de la Siagne. Descendre puis remonter nous prend plusieurs heures, même si c’est de la route et pas trop raide. Nous comptons les minutes entre chaque borne kilométrique... Notre allure est régulière : nous croisons une borne toutes les 15 minutes. On fait du 4 kilomètres à l'heure ! C'est la première fois que nous en faisons l'expérience aussi exacte. En bas, de nombreuses voitures attendent le retour de leurs propriétaires, descendus se baigner dans la rivière. C’est sur le pont que nous avons eu notre premier accrochage avec une voiture. Incident sans gravité, heureusement : Gaspard a juste croisé d’un peu près un véhicule trop pressé pour attendre son tour de passer, rabattant d’un coup de sacoche le rétroviseur du conducteur. Ce n’était pas franchement notre faute, mais c’était quand même un peu gênant, et nous avons continué sans demander notre reste. A St-Cézaire, nous nous offrons une glace et quelques carottes bien méritées. Il nous reste 20 km, c’est peu en comparaison de toute la distance que nous avons déjà parcourue (900 km ?), mais il est déjà 17h30…
    En plus, ces 20 km risquent de ne pas être des plus agréables, vu qu’on sera tout le temps sur des routes. Arrivés à la périphérie de Grasse, nous nous perdons plus ou moins (car les cartes IGN ne détaillent pas l’intérieur des villes - mais là c’est notre faute si nous n’avons pas pensé à nous munir du plan de Grasse). Mais comme toujours, grâce à notre intuition entraînée et aux indications des riverains, nous finissons par retrouver notre chemin.
    Nous sommes épuisés. Nous avons les pieds en feu, le dos en compote, les yeux qui piquent… Les heures passent vite et les kilomètres passent lentement.
    Grasse. Nous avons vu la Lune se lever, toute ronde et toute rousse, au dessus de la ville. Nous avons sorti nos lampes pour signaler notre présence au bord de la route. La marche nocturne est bien moins agréable en ville ! Nous avons appelé Damien, qui sera là pour nous accueillir à Plascassier (notre destination finale). A chaque coup de fil, notre heure d’arrivée prévue recule un peu plus tard…
    22h. Nous n'en finissons pas de suivre des rues tortueuses à travers la ville. 23h. Nous approchons. Vers minuit ½, nous touchons enfin au but. Damien est là. Quelle joie ! Il nous reste 500m à faire jusqu’au futur pré de Gaspard. Nous sommes trop épuisés pour vraiment réaliser ce que signifie notre arrivée ici : le mariage, le voyage, la longue vie qui nous attend… Tant pis, on y repensera demain !
    Nous laissons Gaspard (et nos affaires pour qu’il ne se sente pas abandonné) attaché à un arbre puisqu’il n’y a pas encore de clôture, et Damien nous emmène jusque chez nous pour qu’on récupère la voiture. On doit revenir dormir sous la tente, demain on plante la clôture et ensuite seulement on rentrera chez nous pour de bon.
    On monte l’escalier, moi dans les bras de Matthieu qui a puisé un reste de forces je ne sais où. On ouvre la porte… Ca y est, c’est chez nous ! Etrange sentiment, mêlé de fatigue, de joie, de fierté, d’espérance… On y est arrivés ! 43 jours et un millier de kilomètres plus tard… C’est fou, non ? C’était si long, et si court ! Si dur, et si facile ! Si fort ! Si beau ! Et surtout, on l’a fait ensemble. C’était un voyage de noces parfait. Nous nous souviendrons de la manière dont nous avons traversé les petites épreuves du voyage, quand nous aurons à faire face aux grandes épreuves de la vie…

    La voiture, malgré un pot d’échappement bien mal en point, a daigné nous reconduire jusqu’à Gaspard, où nous pourrons dormir (s’il le permet) tard demain matin.
    Pour la suite, après avoir terminé de l’installer chez lui, nous rêvons pour nous d’un bon bain, de plein de bonnes choses à manger, d’un matelas bien doux, d’aménager notre chez nous…
    Mais ça, c'est une autre histoire.

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FIN

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la veille ( J41 )                  retour au sommaire