Gaspard raconte...

    Nous sommes donc partis, tous les trois.
    Ce jour là Blandine et Matthieu sont venus me chercher dans mon pré, avec un air pas comme d'habitude. Disons qu'ils avaient un peu l'air de planer, comme nous quand on vient de piquer un galop en liberté... Il avait dû se passer quelque chose.
    Ils m'ont sorti du pré, m'ont brossé, préparé, et pendant ce temps là plein de gens sont arrivés. Ils nous regardaient comme des bêtes curieuses... Ca faisait un grand troupeau d'humains autour de nous, et j'étais inquiet car je sentais que Blandine et Matthieu étaient un peu nerveux. Mais tout s'est bien passé : les autres humains ne nous ont fait aucun mal, au contraire, ils semblaient tout contents d'assister aux préparatifs. Finalement, ils nous ont regardés partir en parlant tous à la fois : quel brouhaha ! Il y en a juste deux qui nous ont suivis, deux grands, qui trimballaient des choses bizarres à la main : une sorte de boîte, et une perche. Je me demande bien ce qu'ils faisaient avec ça : ils n'arrêtaient pas de courir devant pour nous regarder passer, et hop dès qu'on avait fini de les doubler ils recommençaient à courir devant  pour se poster un peu plus loin ! Drôles d'humains... Ils avaient peut-être un problème de pieds qui les obligeait à s'arrêter si souvent... Blandine et Matthieu ne faisaient pas attention à eux, je crois qu'ils les ignoraient volontairement. Ca non plus, je n'ai pas compris pourquoi : ces deux humains semblaient pourtant amicaux... Peut-être qu'ils étaient contagieux ? C'est vrai que je n'aurais pas aimé attraper leur maladie... Pour les réconforter, dès que je les croisais, je leur lançais un regard plein de compréhension.
    Nous avons marché tranquillement, jusqu'à la fin de l'après-midi. On a pris des nouveaux chemins que je ne connaissais pas encore. Dans la forêt, il y avait plein d'animaux qui se cachaient tout en nous regardant passer. Je ne les ai pas vus, mais je les ai sentis et entendus... Blandine et Matthieu étaient toujours aussi absorbés, ils marchaient sans faire attention à ce qui se passait autour d'eux. Ils se regardaient d'une drôle de façon : comme s'il se voyaient pour la première fois !
    Au bout d'un moment, ils se sont arrêtés pour se reposer dans un coin de forêt. Ils m'ont enlevé le bât. J'ai grignotté quelques herbes, et pendant ce temps là ils ont sorti tout un tas d'affaires qu'ils ont posées sur la bâche bleue. Ils ont même construit un petit abri. Le soir tombait, et on ne rentrait toujours pas. Moi, je me demandais bien pourquoi ! Finalement, ils m'ont attaché au piquet et sont rentrés dans leur abri. Les deux autres sont partis. C'était la nuit. Eh quoi ? On ne rentrait pas ? On dormait là ? Eh !!!
    Tout ça était de plus en plus bizarre. Au bout de quelques heures, j'en ai eu assez d'être attaché comme ça tout seul dans un lieu que je ne connaissais pas. J'ai donc décidé de rentrer chez moi. Le piquet n'a pas résisté bien longtemps et j'ai pris le chemin du retour, traînant la chaîne derrière moi. Heureusement, à l'aller, j'avais bien regardé par où on passait, et même s'il faisait nuit, j'ai pu me diriger vers mon pré sans me tromper.
    Au milieu du trajet, je me suis arrêté pour brouter dans une belle prairie. J'y suis resté un bon moment, et en repartant je me suis empêtré dans un fil barbelé ! Aïe ! Bon, je ne me suis pas affolé, j'ai essayé de me libérer sans me débattre (et j'allais finir par réussir), mais un humain que je ne connaissais pas est arrivé. Il a eu l'air très surpris, mais il a vite su quoi faire de moi : il m'a attrapé par la chaîne qui traînait toujours par terre, m'a délivré du fil barbelé, et m'a emmené dans un hangar. Et cette fois, plus question de me sauver, à moins de traîner derrière moi le tracteur auquel il m'avait attaché ! Le jour se levait déjà. Qu'allais-je devenir ?
    Je suis resté là, à me poser tout plein de questions, en me demandant si j'avais eu raison de me sauver : Blandine et Matthieu auraient bien fini par ressortir de leur abri et me ramener au pré !
    Au bout d'un long moment, j'ai vu revenir l'humain qui m'avait attrapé... accompagné de Matthieu ! Sans Blandine ! Lui aussi, il s'était sauvé pour retourner chez lui, et s'était emmêlé dans le fil barbelé ? Si ça se trouve, c'était un piège tendu exprès pour capturer tous ceux qui passaient par cette prairie ? Mais non, Matthieu ne semblait pas être prisonnier de l'autre humain. Il m'a détaché, et m'a emmené avec lui. Il pleuvait, j'avais hâte d'arriver chez moi. Mais quand nous nous sommes retrouvés sur le chemin, il a voulu reprendre la direction de la forêt ! J'ai cru qu'il se trompait, parce que le pré était de l'autre côté, et j'ai voulu lui faire comprendre que ce n'était pas la bonne direction pour rentrer, mais là il a eu l'air de se fâcher et il a insisté pour que nous reprenions le même chemin qu'hier. J'ai fini par le suivre.
    Nous avons rejoint Blandine (qui, elle, ne s'était pas sauvée), elle avait l'air à la fois contente et pas contente... Matthieu, lui, n'avait plus l'air de rien du tout, il s'est caché dans l'abri et je ne l'ai pas revu tout de suite. Blandine m'a soigné (j'avais des petites blessures à cause du fil barbelé), elle m'a parlé doucement, et m'a laissé attaché (à un arbre, cette fois) avant de disparaitre elle aussi dans l'abri. Sans doute pour s'occuper de Matthieu, qui était un peu mal en point lui aussi... Pendant ce temps, j'ai réfléchi. Je me suis dit que j'avais eu bien tort de céder à ma gourmandise et de m'arrêter dans cette prairie, au lieu de filer tout droit jusqu'au pré, et que j'avais eu bien de la chance que Matthieu me retrouve et me délivre. Dommage qu'il ne m'ait pas ramené au pré, mais c'est vrai qu'ils avaient besoin de moi pour porter leurs bagages. De toute façon, on allait sûrement rentrer aujourd'hui.
 


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