Hi Han !
Je m'appelle Gaspard.
J'ai 6 ans. Je ne vais pas vous raconter toute ma vie, car elle est déjà
bien remplie. En résumé, disons qu'après avoir quitté
ma maman, j'ai vécu plusieurs années avec mon copain Lupin,
un autre âne, chez un maréchal-ferrant qui s'occupait aussi
d'un grand nombre de chevaux. C'était la belle vie ! On vivait au
pré toute la journée, et le soir on rentrait à l'abri.
On s'amusait bien tous les deux, mais on travaillait aussi un peu : notre
humain a commencé à nous apprendre à obéir
aux longues rennes. Nous on trouvait ça marrant de faire comme les
chevaux ! Mais au bout d'un moment c'était un peu ennuyeux, alors
on faisait les clowns, on se trompait exprès. On se faisait gronder,
mais qu'est-ce qu'on rigolait ! Mais quand même, on l'aimait bien,
notre humain, alors après on essayait de bien se tenir pour se faire
pardonner...
Puis il a eu de plus
en plus de chevaux à s'occuper, et de moins en moins de temps et
de place pour nous. Alors on a dû partir. Des gens sont venus nous
voir plusieurs fois, ils ont discuté, ils nous ont observés,
comparés, caressés... On se demandait bien ce qu'ils voulaient...
Finalement, c’est moi qui suis parti le premier. C’était au dernier
printemps. J’ai quitté mon copain Lupin et mon cher pré tout
boueux en cette période de l'année, et on m'a emmené
en camion jusqu'à ma nouvelle maison. J'étais un peu triste,
parce que Lupin me manquait, et aussi inquiet, car je ne savais pas ce
que j'allais devenir. Qui allait s’occuper de moi : un autre humain ? Et
Lupin, qu'est-il devenu ? J'espère que des gens l'ont adopté
et qu'ils s'occupent bien de lui... et surtout, j'espère qu'il a
un nouveau copain, ou même plusieurs... Moi, je suis tout seul pour
l'instant. Je m'ennuie bien un peu, mais Blandine et Matthieu viennent
me voir tous les jours pour me faire travailler, me sortir, me câliner,
et ils m’ont promis de me trouver très vite un nouveau pré
où je ne serai plus tout seul... Alors, vivement le déménagement
!
Mais je vais beaucoup trop
vite, pardonnez-moi… On n’en est pas encore là…
A ma descente du camion, je
me suis trouvé dans un environnement pas si différent de
ce que je connaissais : il y avait des chevaux, plein de chevaux, et des
poneys, et des chiens… mais pas d’ânes. Il y avait un grand chien
qui n’aboyait jamais (moi, j’aime bien les chiens qui n’aboient pas, je
les trouve intéressants, et celui là il venait me renifler
le bout du nez avec des yeux tout étonnés. Peut-être
qu’il n’avait jamais vu d’âne… Je crois que je lui ai fait bonne
impression. Tant mieux : il n’y a pas assez de chiens qui aiment les ânes
sur cette terre !). Là, j’ai vécu dans un grand pré
avec des chevaux et des poneys, jusqu’à l’été. Au
début, ça n’a pas été facile, parce que ces
chevaux-là n’étaient pas les mêmes que ceux que j’avais
connus, ils n’étaient pas habitués à me voir et ils
se méfiaient de moi. Mais petit à petit, je les ai apprivoisés,
et finalement je me suis fait des tas de copains. Surtout un, un petit
cheval un peu crâneur, que les autres n’aimaient pas beaucoup parce
qu’il faisait toujours le commandant, mais moi je le trouvais gentil parce
qu’il me chassait les mouches et me grattait le dos.
Et puis, peu après,
j’ai vu arriver Blandine et Matthieu. Je me suis souvenu d’eux : ils étaient
venus nous voir, Lupin et moi… Ils m’ont caressé, brossé,
ils m’ont mis un licol, ils m’ont fait marcher derrière eux avec
mille précautions comme si je risquais de me rebeller… Moi, j’avais
bien compris que c’était eux mes nouveaux humains. Alors je les
ai suivis prudemment, sans trop me presser, mais sans faire ma tête
de mule non plus, parce qu’ils avaient l’air gentils (et puis sait-on jamais,
ils avaient peut-être des carottes à me donner si j’étais
sage ?). Ils serait bien temps plus tard de leur jouer des tours, quand
ils ne s’y attendraient plus ! Comme j’étais calme et docile, ils
m’ont attaché à un poteau et ils ont posé sur mon
dos le harnachement qu’on m’avait déjà appris à porter,
il y a longtemps. Ils me l’ont posé tout doucement, moi j’ai rien
dit, j’attendais de voir… Ils ont essayé de l’attacher, mais c’était
trop grand ! Hi Han ! Ils n’y comprenaient rien ! Hi Han ! Ils ont tourné
les sangles dans tous les sens, sans y arriver ! Hi Han ! Qu’est-ce que
j’ai pu rigoler ! ! ! Si je n’avais pas eu peur de les vexer, je me serais
bien roulé par terre tellement je rigolais ! ! ! Bref, ils ne sont
pas arrivés à attacher les sangles du bât (Ah, si j’avais
su parler, j’aurais pu leur expliquer ! Quoique… C’était si drôle…)
mais le principal, c’était que le bât lui même était
à ma taille. Enfin, comme pendant tout ce temps je n’avais pas bougé
(les ânes savent parfaitement rigoler en secret), ils ont paru contents,
m’ont libéré du bât, et m’ont donné plein de
caresses (et une carotte ! Je l’aurais parié ! Ah, ces humains,
tous les mêmes, si naïfs…).
Cet épisode a eu au
moins deux avantages (en plus de celui de m’avoir offert une si belle occasion
de me marrer) : d’une part je savais ce que mes humains voulaient faire
de moi dans l’immédiat, d’autre part ils avaient été
doux et patients et semblaient de bonne volonté. J’étais
un peu rassuré.
Blandine est revenue me voir
régulièrement. Pas tous les jours, mais assez souvent quand
même. Au début, j’avais décidé de voir si je
pouvais m’amuser un peu : je l’ai laissée m’attraper, mais j’ai
refusé de la suivre. Elle ne voulait pas s’énerver, elle
me parlait gentiment, mais elle était bien embêtée.
Je l’ai fait attendre comme ça, très longtemps, avançant
d’un pas puis reculant de deux… Je pensais qu’elle finirait par abandonner,
mais non, elle est restée ! A la fin, elle m’a quand même
grondé. J’ai fini par me lasser aussi, et comme je n’aimais pas
sa grosse voix, je me suis mis à faire ce qu’elle voulait. Et je
ne le regrette pas ! Quand elle venait, elle me sortait du pré,
me brossait, puis m’emmenait faire des grandes balades dans la forêt.
Ca, j’adorais. On marchait tous les deux, on voyait plein de choses, plein
d’humains qui se promenaient aussi… Moi, j’allais vers eux, pour avoir
des caresses… Ils me trouvaient beau, et mignon, et gentil… Et Blandine
était fière de moi ! Parfois, elle emmenait un autre humain
avec elle, plus petit, et je le portais de temps en temps. Il était
très gentil aussi. Au bout d’un moment, elle a commencé à
me faire porter le bât (qui était désormais réglé
à ma taille : beaucoup moins drôle mais nettement plus commode
!), puis des sacoches d’abord vides, puis de plus en plus remplies. Moi,
ça m’était égal, du moment qu’on allait dans la forêt…
J’aime bien la forêt, c’est grand, et il y a plein de choses à
y voir… Malheureusement, on restait sur les chemins… J’ai bien essayé
de m’échapper deux ou trois fois, en tirant un grand coup en arrière
et en partant au galop dans l’autre sens, mais ça n’a pas marché.
Blandine est restée accrochée à la longe et elle m’a
retenu. En plus, je me suis fait gronder… Alors je n’ai plus recommencé.
Après tout, même en restant sur les chemins, on voit bien
la forêt…
Au début de l’été,
Matthieu a fait son apparition. Je l’avais oublié, celui-là
! Enfin, pas oublié, seulement je ne croyais pas le revoir… Là,
on a fait des balades plus longues, avec des vrais poids sur notre dos
(je dis « notre », parce que je n’étais pas le seul
à porter des choses. D’ailleurs, j’ai encore bien rigolé
en voyant mes humains chargés comme des bourricots, sauf qu’à
cause de leur morphologie pas pratique, ils avaient tout le poids en arrière
au lieu de le porter au dessus ! Déjà qu’ils marchent sur
deux pattes seulement… Je me demandais comment ils faisaient pour rester
debout ! Mais depuis, je les ai vu porter leur charge héroïquement
même dans les passages difficiles pour eux, et ils ne sont jamais
tombés. C’est qu’ils sont quand même forts, ces petits humains,
et relativement habiles…).
Bref, vous l’avez compris, tout ça, c’était
un entraînement pour une promenade autrement plus longue, plus fatigante,
plus difficile mais aussi plus belle et plus intéressante que toutes
les balades que j’aie jamais faites. C’est ça que je vais essayer
de vous raconter.